Wissous dans "Le Monde"…

A Wissous, la haine sans voile

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Le Monde | 13.05.2016 à 11h38
Depuis six ans, cette bourgade de l’Essonne voit sa communauté musulmane stigmatisée. Une peur de « l’autre » relayée par un maire LR qui invoque une application stricte de la laïcité.
Pour décrire Wissous, la ville de son enfance, le chanteur Marc Lavoine évoque « des champs de pommes de terre et des avions qui décollent ». Plus de quarante ans plus tard, la commune de l’Essonne n’a guère changé. Coincée entre les pistes d’Orly, les halles de Rungis et les barres de Massy, elle reste à l’écart de la modernité. C’est encore ­l’esprit « village » qui domine. Les habitants ont même décidé de ­quitter la métropole parisienne en rejoignant l’intercommunalité de Paris-Saclay. Deux autoroutes encerclent Wissous, mais aucune sortie ne dessert la bourgade de 7 000 habitants. Même chose avec la ligne TGV et celle du RER C construites à côté.

« Cet enclavement crée un microclimat particulier », observe le député PS de l’Essonne François Lamy. Si Internet passe mal, il y a en revanche un clocher du XIIe siècle, entouré de bacs à hyacinthes bleues et des poules qui gam­badent dans les cours des anciennes fermes. Tous les ans, comme au bon vieux temps, les Wissoussiens se retrouvent pour célébrer la Saint-Eloi, Sainte-Cécile et Sainte-Barbe. En septembre, une fête de la pomme de terre ­est même organisée en souvenir du passé agricole florissant. Certes, autour des tracteurs décorés, il n’y a plus d’étal de « saucisses », la pomme de terre locale, mais des barquettes de frites. « C’est plus vendeur », explique une élue.

Sale ambiance

Derrière cette quiétude à une dizaine de kilomètres de Paris se cache pourtant une sale ambiance mêlant dérapages anti-musulmans, réseaux sociaux et peur de l’autre. Le 10 mars, un documentaire ­diffusé sur France 4 a créé la polémique, en rapportant des propos nauséabonds tenus en 2014 par des adjoints au maire, Richard Trinquier (LR), sur leur page Facebook ou sur celle de l’édile. ­Morceaux choisis : « S’ils croient qu’on risque de leur piquer leurs laiderons parce qu’elles montreraient leurs cheveux. Il faudrait vraiment avoir faim », se fend le premier adjoint Dominique Bouley. « Que ceux qui ont la double nationalité soient déchus de la nationalité française et retournent au cul de leur âne dont ils n’ont pas su évoluer », ajoute la conseillère municipale déléguée à la culture Danielle Jeannerot.

Le lendemain de l’émission, la Délégation interministérielle de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (Dilcra), en pleine campagne de sensibilisation « Tous unis contre la haine », condamne ces déclarations. Puis, le 14 mars, après la saisine du procureur de la République par le parlementaire François Lamy et le conseiller départemental PS de ­l’Essonne Jérôme Guedj, sept internautes, dont environ la moitié ­originaires de Wissous, passent devant la barre du tribunal correctionnel d’Evry pour provocation et incitation à la haine raciale ou religieuse.

En 2012, ils avaient laissé des commentaires haineux en réponse à un photomontage montrant deux femmes en burqa à côté de sacs-poubelles posté par Richard Trinquier, et légendé « photo de famille », sur son compte Facebook. Même tonalité agressive après les avertissements du maire, en 2014, sur l’existence de « zones sous contrôle de la charia en Europe et bientôt en France ». La procédure est toujours en cours.

Ce déferlement de haine n’étonne guère l’ancien maire socialiste Régis Roy-Chevalier : « Wissous possède un vieux fond de culture ­paysanne conservatrice. Le FN y atteint aux élections [départementales et régionales, en 2015] un score de plus de 20 %. Avec un contexte propice, certains peuvent vite dire tout haut ce qu’ils pensent tout bas. »

Arrêté anti-voile

Pour comprendre le film, il faut rembobiner la ­pellicule jusqu’en 2010. Une centaine de familles d’origine maghrébine, venant principalement des communes voisines, s’installe dans le nouveau quartier Saint-Eloi. Beaucoup occupent quasiment les premiers logements sociaux de la ville, pris sur le quota préfectoral. Décidées par l’ancien maire PS Régis Roy-Chevalier puis revendues à des bailleurs sociaux, ces habitations ont, en effet, fait passer le taux du parc HLM de 4 à 8 %. Un chiffre très bas par rapport à la moyenne française, mais justifié par la proximité avec Orly qui dispense la commune d’appliquer la loi SRU sur son territoire.

« Les habitants ont basculé dans le fantasme de l’envahissement et la crainte de la relégation. » Jérôme Guedj, conseiller départemental PS de l’Essonne
Ces arrivées créent pour beaucoup un choc culturel et quantitatif à l’échelle d’une ville qui bondit de 5 000 à 7 000 habitants en moins de cinq ans. A la sortie des écoles, les discussions entre femmes voilées attisent les regards de certains Wissoussiens. Ces grandes familles ont pourtant accueilli sans histoire Vietnamiens, Grecs et surtout beaucoup de Portugais. Les rumeurs comme la pendaison d’un mouton égorgé à la fenêtre et les appels à la prière lancés depuis le Belvédère vont aussi bon train. « Les habitants basculent alors dans le fantasme de l’envahissement et la crainte de la relégation. Ils ne veulent pas ressembler aux quartiers populaires des villes ­voisines », analyse Jérôme Guedj. « Ils regardent surtout trop la télé », déplore le président du collectif local Al Madina, Abdelkrim Benkouhi, qui a porté plainte dans l’affaire des internautes.

   
La tension monte d’un cran à l’été 2014. Le maire Richard Trinquier, réélu pour la troisième fois, prend un arrêté anti-voile pour Wissous Plage, sa manifestation estivale à succès. En ce mois de juillet, deux femmes portant le hijab restent à la porte. Elles ratent les animations de pistolets à eau géants, le terrain de boules et l’initiation au catch. Pas démontées, elles veulent faire valoir leur droit auprès de la municipalité. « Le maire nous a répondu qu’il avait autorité sur la commune. C’était lui qui écrivait les lois », s’énerve Abdelkrim ­Benkouhi, soutien des personnes voilées.

« Alors qu’un juif a accepté de retirer sa kippa, elles n’ont pas voulu enlever leur hijab. Elles ont cherché à montrer que c’était un signe religieux. On était dans le cas d’une provocation », martèle de son côté la municipalité. Un dialogue sans issue qui se termine dans les prétoires. Avec l’appui du Collectif contre ­l’islamophobie en France (CCIF), les deux femmes déposent un recours : l’arrêt est suspendu par la justice. L’une des deux plaignantes a depuis quitté la ville.

Laïcité sans compromis

C’est alors que les commentaires haineux fleurissent sur la page Facebook du maire. « Cet arrêté anti-voile a libéré la parole. Le maire porte une lourde ­responsabilité », affirment l’élu d’opposition Olivier Perrot et Michel ­Poncheaux, du collectif citoyens Wigilance qui rassemble des opposants au maire et œuvre pour « une véritable information de la population ». « Alors que le maire doit donner l’exemple, il n’a rien fait pour recadrer », abonde Abdelkrim ­Benkouhi.

« Le maire ne fait pas dans la dentelle, mais il a le mérite de poser le débat de la laïcité. » Jean-Luc Touly, ancien opposant de Richard Trinquier
Dans sa défense d’une laïcité sans compromis, le maire, têtu, n’en reste pas là. A la rentrée 2015, les menus de substitution sont interdits dans les cantines. L’association Al Madina, qui regroupe une quarantaine de parents et propose des cours d’arabe et d’apprentissage du Coran, se voit refuser le prêt d’une salle. L’édile redoute que le local ne se transforme en salle de prière « comme à Antony ». Autant de mesures qui pour les uns sont préventives, pour les autres attisent le feu et frisent la paranoïa. « Le maire ne fait pas dans la dentelle, mais il a le mérite de poser le débat de la laïcité », estime le syndicaliste FO Veolia et lanceur d’alerte, Jean-Luc Touly qui, d’ancien opposant est passé président de la commission extra-communale sur le Grand Paris. « Richard Trinquier a toujours été dans l’obsession ­sécuritaire », tance de son côté François Lamy.

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Vêtu en camaïeu de gris, lunettes or cerclées et silhouette affûtée pour ses 67 ans, Richard Trinquier reçoit à la mairie. Dans les toilettes sont collées les pancartes « Tarzan » et « Jane » pour désigner l’espace hommes et femmes. Dans ses bureaux, traînent des clichés de Wissous Glace, son autre manifestation phare, patronnée par son ami Philippe Candeloro et durant laquelle, selon la tradition, il apporte patins aux pieds une rose rouge à son épouse.

En bonne place trône surtout une photo de son père vénéré, le colonel Roger Trinquier. Un héritage qui pose le personnage : cet ancien chef de l’OAS (Organisation de l’armée secrète, qui combattait pour le maintien de la présence française en Algérie) a figuré dans les années 1980 sur les listes du Front national, à Nice. Sa proximité avec le général Salan a contrarié les ambitions militaires de son fils. Richard Trinquier a dû, en effet, se rabattre sur la médecine.

Immigré vietnamien

Durant les deux heures de conversation, cet actuel partisan de Bruno Le Maire colle à sa réputation de « shérif qui en a », appréciée des Wissoussiens. Il se vante d’avoir été le premier maire à armer la police municipale en 1995 et raconte comment, grâce à ses prises de karaté de 5e dan, il a mis à terre quatre Roms « parce qu’ils n’avaient pas respecté le “deal” ».

L’édile acceptait d’en accueillir une quarantaine à Wissous, mais à condition que le camp ne grossisse pas. En janvier 2015, alors que le maire voisin de Champlan s’y refusait, il a inhumé un bébé rom, décédé deux jours après Noël. L’affaire lui tenait sans doute à cœur : lui-même a perdu un fils en bas âge. Mais les Roms n’ont pas tenu leur promesse : le ­premier puis le deuxième bidonville ont accueilli jusqu’à plus de 800 personnes. Ils ont été démantelés en mars dernier.

   
Puis Richard ­Trinquier met sur le tatamis ses origines vietnamiennes par sa mère et son intégration fondée sur un devoir ­d’excellence pour ne plus se faire traiter de « sale Jaune ». « A mon arrivée en France à l’âge de 6 ans et demi, j’ai dû passer des baguettes aux couverts en argent Puiforcat et ranger ma gourde remplie de graines de lotus », raconte-t-il, provocateur. Une façon implicite d’inciter les musulmans à faire de même.

« Il faut aussi entendre l’exaspération des gens. » Richard Trinquier, maire de Wissous
Son compte Facebook et ses obsessions autour de l’islam ? L’anesthésiste affirme vouloir réveiller les consciences sur le danger d’une radicalisation en France : « Je refuse qu’une religion dicte sa loi. Pendant la campagne, à ­Wissous, ils m’ont demandé un lieu de prière et des repas halal à la cantine. J’ai refusé net », dit-il sans jamais dire « musulman » et en s’arrangeant avec la réalité. L’association Al Madina n’aurait jamais fait de telles requêtes. « Après, comme s’ils étaient au bistrot, les internautes se sont lâchés et en particulier mes supporteurs. C’était maladroit », concède-t-il avant de conclure : « J’ai voulu laisser libre cours à la liberté d’expression. Il faut aussi entendre l’exaspération des gens. »

Elle est évidente chez Danielle Jeannerot. « Tous les malfrats qu’accueille la France doivent se fondre dans la masse. On était là avant, c’est pas notre faute », soutient sans fard l’adjointe au téléphone, oubliant que la plupart des personnes dont elle parle sont nées en France. Ses convictions traversées d’amalgames, elle les a forgées en regardant les chaînes d’info en continu. Puis elles ont été confortées après les attentats du 13 novembre. Son fils, qui buvait un verre dans le 10e arrondissement, était aux premières loges. Il a aidé des victimes. « Depuis, j’ai peur », murmure-t-elle.

Réactions épidermiques

Plus que la peur, c’est la porosité des idées du FN à droite qu’exprime dans ses dires le premier adjoint Dominique Bouley. Assis au bar de son établissement, Paris Kart Indoor, où est accroché un panneau d’interdiction du port de la casquette pour écarter la « racaille », l’homme aux cheveux ras et en veste noire se plaint des menaces de mort reçues après l’émission de France 4.

« On ne demande pas grand-chose sinon de figurer sur la carte postale de Wissous. » Abdelkrim Benkouhi, président du collectif Al Madina
Tandis qu’une femme maghrébine avec un fichu sur la tête s’active pour le ménage, il lâche, sans doute pour amoindrir la portée de sa phrase choc rapportée à la télé : « On se fait la bise tous les matins sur la piste ». Mais il reconnaît que ses réactions deviennent « épidermiques » quand « une communauté essaie d’imposer » sa culture et sa religion. « J’approuve le bon sens de certaines idées de Marine Le Pen, poursuit-il. L’intégration accélérée, ça ne marche pas. Si un ingrédient est en surnombre, on rate la recette. »

Dans les rues calmes de Wissous, les réactions sont plus feutrées. L’envie de passer à une autre séquence est manifeste. Si, depuis un an, les insultes dans la rue et les envois anonymes de jambon par la poste ont disparu, l’association Al Madina reste néanmoins l’obsession de certains habitants : « Les grillages posés devant la vitrine ne cachent-ils pas une école coranique ? Et les cours de sophrologie, c’est sûrement pour exercer une emprise mentale », glissent-ils. Au gré des conversa­tions, on entend aussi que « des femmes habillées jusqu’au sol, c’est troublant ». Face à ces réactions, le président du collectif Abdelkrim Benkouhi soupire : « On ne demande pas grand-chose sinon de figurer sur la carte postale de Wissous. Avec son église, sa mairie et ses champs de patates. »

Par Pascale Tournier

 

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